Les profils invisibles du burn-out : Imposteurs - Passionnés
- 16 mars
- 6 min de lecture

Les extraits, ci-après, du livre du Dr William Pitchot : « Burn-out ! Quand la tyrannie du bonheur s’invite dans l’équation » vous permettent d’entrer au cœur de ces mécanismes humains qui, bien avant l’effondrement visible, fragilisent certains profils pourtant particulièrement engagés.
Dans un monde du travail profondément transformé par les logiques du travail 4.0
Accélération des rythmes, hyperconnexion, culture de la performance et visibilité permanente – ces dynamiques individuelles prennent une dimension nouvelle. Elles ne relèvent plus uniquement de trajectoires personnelles : elles interrogent la manière dont les organisations structurent l’engagement, la reconnaissance et la réussite. C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit la réflexion portée par la Marque Employeur 4.0.
Comprendre les mécanismes humains du burn-out n’est pas seulement un enjeu de santé individuelle. C’est aussi une question de gouvernance des organisations, de soutenabilité de la performance et d’authenticité des discours sur l’engagement au travail.
Les profils présentés ci-après par le Dr Pitchot : "Imposteurs - Passionnés" permettent ainsi de mieux comprendre ce qui se joue, souvent silencieusement, chez les collaborateurs les plus investis, dans un contexte où la performance et l’épanouissement sont devenus des attentes simultanées du travail contemporain.

LE SYNDROME DE L'IMPOSTEUR :
NE JAMAIS SE SENTIR LÉGITIME
Au-delà du perfectionnisme, d'autres profils psychologiques présentent une vulnérabilité particulière face au burn-out.
Le Dr William Pitchot identifie plusieurs mécanismes récurrents.
Ils permettent de mieux comprendre pourquoi certains profils, pourtant admirés, sont plus exposés. Parmi eux, le syndrome de l'imposteur ce sentiment persistant de ne pas mériter ses succès, de ne pas être à la hauteur, d'être sur le point d'être « démasqué » comme un fraudeur.
Environ 70 % de la population aurait expérimenté ce syndrome à un moment de sa vie, mais certaines personnes le vivent de façon chronique et handicapante.
Et devinez quelle injonction amplifie massivement ce syndrome ?
L'obligation d'être heureux et épanoui. Car si vous souffrez du syndrome de l'imposteur, vous pensez que votre malheur prouve que vous êtes effectivement un imposteur – les « vraies » personnes compétentes sont censées être heureuses de leur réussite.
LE MÉCANISME DE L'AUTO-DÉPRÉCIATION PERMANENTE
Lucas, 29 ans, développeur dans une startup tech prometteuse, incarne parfaitement ce syndrome. Diplômé d'une école d'ingénieur prestigieuse, il a rapidement gravi les échelons, obtenu des augmentations, été sollicité par des chasseurs de têtes. Objectivement, il réussissait brillamment. Subjectivement, il se sentait comme un imposteur sur le point d'être démasqué.
« Chaque fois que je réussissais quelque chose, je me disais que c'était de la chance, que les autres avaient surestimé mes capacités, que j'avais juste été au bon endroit au bon moment. Quand mes collègues me félicitaient, j'étais mal à l'aise, persuadé qu'ils allaient finir par voir que je n'étais pas si bon que ça. Je compensais en travaillant énormément, en sur-préparant chaque présentation, en vérifiant dix fois chaque ligne de code. J'étais épuisé par cette vigilance permanente. » |
Le syndrome de l'imposteur crée un cercle vicieux : on se sent illégitime → on compense en travaillant encore plus → on s'épuise → la fatigue diminue nos performances → on se sent encore plus illégitime → on compense encore plus… Jusqu'à l'effondrement.
QUAND L'INJONCTION AU BONHEUR RENCONTRE LE SYNDROME DE L'IMPOSTEUR
La tyrannie du bonheur aggrave dramatiquement le syndrome de l'imposteur en ajoutant une dimension émotionnelle à l'inadéquation ressentie. Non seulement Lucas se sentait illégitime professionnellement, mais il se sentait aussi illégitime émotionnellement : « Je n'ai pas le droit d'être malheureux alors que j'ai tout pour réussir. »
« Sur LinkedIn, tous mes anciens camarades de promo affichaient leur bonheur, leur épanouissement, leur équilibre vie pro-vie perso. Moi, je me sentais vidé, anxieux, épuisé. Je me disais : 'Ils ont réussi à être heureux dans leur réussite professionnelle, pourquoi pas moi ? C'est la preuve que je suis un imposteur, que je n'ai pas ce qu'il faut.' Cette pensée me rongeait. J'ai essayé toutes les techniques de développement personnel pour 'corriger' ce problème, mais ça n'a fait qu'aggraver mon épuisement. Je courais après un bonheur que je n'arrivais pas à ressentir, et ça confirmait mon sentiment d'être un fraudeur, même dans ma propre vie. » Lucas, 29 ans, Développeur |
Cette double imposture – professionnelle et émotionnelle – est particulièrement toxique. Elle empêche de demander de l'aide (on ne veut pas révéler qu'on est un imposteur), elle pousse à masquer sa souffrance (preuve supplémentaire d'imposture), elle incite à redoubler d'efforts (pour compenser), et elle génère une culpabilité écrasante (on n'a pas le droit de se plaindre quand on a « tout pour être heureux »).

LES « PASSIONNÉS » :
QUAND L'ENGAGEMENT DEVIENT UN PIÈGE
« Fais ce que tu aimes et tu ne travailleras jamais un jour de ta vie. » Ce mantra du développement personnel moderne semble séduisant.
En réalité, il constitue l'un des pièges les plus pernicieux menant au burn-out. Car si vous faites ce que vous aimez, vous êtes censé être heureux. Si vous n'êtes pas heureux, c'est donc que vous ne l'aimez pas vraiment, ou que vous ne faites pas assez d'efforts.
Les personnes passionnées par leur travail sont statistiquement plus à risque de burn-out que celles qui considèrent leur travail comme un simple gagne-pain. Paradoxal ? Pas tant que ça. C'est une réalité quotidienne observée dans les consultations du Dr Pitchot.
LA PASSION INSTRUMENTALISÉE PAR L'EMPLOYEUR
Marina, 31 ans, travaillait dans une ONG de protection de l'environnement. C'était son rêve depuis l'adolescence : contribuer à sauver la planète, donner du sens à son action professionnelle, faire partie d'une communauté engagée pour une cause qui lui tenait à cœur. Elle avait accepté un salaire bien inférieur à ce qu'elle aurait pu obtenir dans le secteur privé, considérant que la satisfaction morale compenserait largement.
Mais progressivement, sa passion a été utilisée contre elle.
« On me demandait sans cesse des heures supplémentaires non payées : 'C'est pour la cause, tu comprends.' On me confiait des dossiers en plus : 'Tu es tellement passionnée, on sait que tu vas assurer.' On refusait d'augmenter les effectifs : 'Avec votre engagement, vous arrivez à faire plus que d'autres équipes plus nombreuses.' Ma passion était devenue un outil d'exploitation. » |
Le discours de la passion au travail permet aux employeurs de demander toujours plus en payant toujours moins. « Si tu es vraiment passionné, l'argent ne devrait pas être une motivation », « Si tu es vraiment engagé, tu ne comptes pas tes heures », « Si tu aimes vraiment ce que tu fais, tu ne devrais pas te plaindre de la charge de travail ».
La passion devient une justification de l'exploitation.
L'AUTO-EXPLOITATION DES PASSIONNÉS
Pire encore : les personnes passionnées s'auto-exploitent. Elles n'ont même pas besoin qu'un patron leur demande de faire des heures supplémentaires, elles les font spontanément « parce qu'elles aiment ça ». Elles ne comptent pas leur temps, ne posent pas de limites, ne disent jamais non à un projet supplémentaire.
« Je me levais le matin avec l'envie d'aller travailler, et c'est ce qui m'a perdu », explique Marina. « Parce que j'aimais ce que je faisais, je ne voyais pas que je m'épuisais. Je trouvais normal de répondre aux emails le week-end, de penser à mes dossiers le soir dans mon lit, de sacrifier mes vacances pour finaliser un projet important. Je me disais : 'Ce n'est pas du travail si j'aime ça.' Mais mon corps, lui, ne faisait pas la différence. Il s'épuisait de la même manière. Le jour où je me suis effondrée, j'ai réalisé que ma passion m'avait rendue aveugle aux signaux d'alarme que mon organisme m'envoyait depuis des mois. » – Marina, 31 ans, employée ONG.» |
La passion crée une forme particulièrement insidieuse de burn-out car elle masque l'épuisement jusqu'au dernier moment. On ne se rend pas compte qu'on s'épuise parce qu'on aime ce qu'on fait. Et quand l'effondrement arrive, il s'accompagne souvent d'un sentiment de trahison et de perte de sens : 'Si je ne peux plus faire ce que j'aimais, qui suis-je ?'
CONCLUSION
Ce que la marque employeur doit retenir de ces profils – l’imposteur et le passionné – est une leçon fondamentale :
LES DISCOURS TROP LISSES SUR L’ÉPANOUISSEMENT FRAGILISENT
À force de valoriser un bonheur permanent, on crée une norme implicite à laquelle certains ne se sentent jamais à la hauteur.
Chaque jour, on affiche le bien-être au travail.Chaque jour, on met en scène l’épanouissement.Et dans le même temps, le burn-out progresse, silencieusement.
Une marque employeur mature ne simplifie pas la réalité.Elle accepte sa complexité.
LA PASSION N’EST PAS UNE RESSOURCE INÉPUISABLE
La passion est valorisée. Elle est même recherchée.
Mais sans cadre, elle devient un levier d’épuisement.
Une organisation responsable ne se contente pas de recruter des profils engagés.Elle pose des limites.Elle protège le temps de récupération.Elle forme ses managers à détecter les dérives.
LES PLUS ENGAGÉS SONT SOUVENT LES PLUS EXPOSÉS
Ce ne sont pas les moins investis qui s’effondrent.Ce sont souvent les plus impliqués. Les plus fiables. Les plus performants.
Une marque employeur ne peut plus se limiter à attirer les talents. Elle doit s’assurer que son modèle ne les use pas.
Dans le prochain article : nous explorerons le troisième profil invisible du burn-out – les aidants – ces collaborateurs qui portent silencieusement le poids émotionnel du collectif, et les enseignements pour une marque employeur plus lucide et plus humaine.


William Pitchot Nahima Mayouche




